Madonna et ses petits clones, Brando Skyhorse

Balle perdue pour Madonna

Echo Park est un quartier de Los Angeles, aux confins d’Hollywood Boulevard et de China Town. Il y a un lac, des arbres, des petites maisons, et des gangs ethniques qui s’entretuent. Ça n’a pas toujours été comme ça. Jadis, Charlie Chaplin avait sa grande maison, non loin du studio construit par Tom Mix. Après la guerre, les Blancs sont partis pour laisser place aux réfugiés vietnamiens et cambodgiens. Mais avant tout ça, c’était le Mexique, comme le reste de la Californie, du Texas, et les « wetbacks » s’en souviennent comme si c’était hier : « Nous sommes entrés comme des voleurs dans ce pays qui fut le nôtre. » Cela ne simplifie pas les choses, ne les complique pas non plus, ça enrichit la légende urbaine. A l’époque où Madonna sort ses premiers clips, les petites filles du quartier pensent toutes qu’elle est mexicaine, elles forment des clubs de fans, on les appelle des « babies Madonna », elles ont dix, douze ans, se réunissent pour danser sur le trottoir devant El Guanaco, le café où a été tourné le clip ravageur Borderline (1984).

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Elles posent pour la photo au moment où commence la fusillade. On ne sait pas quel gang, en voiture, en passant, crissements de pneus et balle perdue, mais la petite Aurora Esperanza s’effondre, perd son sang et meurt.
Le drame éveille les consciences, Madonna envoie une couronne, c’est un des germes de cette violence qui mettra la ville à feu et à sang, huit ans plus tard.
Brando Skyhorse, l’auteur de The Madonnas of Echo Park, curieusement traduit par Les Madones d’Echo Park, avait le même âge que la petite Aurora, il dit avoir écrit le livre pour elle, en souvenir, et surtout pour exprimer ses remords : il a refusé de danser avec elle parce qu’elle était Mexicaine et qu’il se croyait Américain, ou quelque chose comme ça. Cet enjeu romanesque nous est révélé à la fin, dans une « note de l’auteur », qui est un véritable chapitre du livre, le plus crucial, celui par lequel il aurait dû commencer. Moins pour éclairer le lecteur que l’auteur et son projet.
Brando Skyhorse a été éditeur pendant dix ans, à New York, il a fait des études de littérature à Stanford, il sait écrire, il maîtrise la construction de son livre qui se présente comme une galerie de portraits, tous liés, de près ou de loin, au crime fondateur de la petite Aurora. Chacun de ces portraits sont écrits à la première personne du singulier, offrant ainsi la parole à une femme de ménage, à un chauffeur de bus, à un repris de justice, etc. Ils nous racontent leur vie sur un ton qui ne rend pas justice à leur diversité humaine. Malgré les efforts de l’auteur pour leur constituer un vocabulaire propre, avec un débit particulier, malgré ce bon travail sur les faits, probablement réels, et la typologie des sentiments, crédibles, c’est toujours le même ton, celui de l’insatisfaction de Brando Skyhorse. L’artifice narratif du je, répété tant de fois, l’oblige à enfiler les costumes folkloriques des figures de son quartier, qui finissent tous par bouger de la même façon, et parler la même langue.

Comme s’il pressentait le ratage, Skyhorse nous livre cette note explicative à la fin du livre, comme pour substituer in extremis le remords de l’enfant qui ne veut pas danser à celui de l’écrivain qui n’a pas voulu, pas pu s’y mettre.
C’est d’autant plus décevant qu’il y a Mrs Calhoun. Neurasthénique délaissée par son mari, cloîtrée dans la solitude de sa grande villa d’Avalon Street. Mrs Calhoun ne supporte pas le premier Bonjour de sa bonne mexicaine quand elle arrive le matin. « J’ai la bouche pleine de dentifrice et je ne peux pas vous répondre. » Là, les personnages, l’écriture, tout y est, magnifiquement. Mais comme par hasard, Mrs Calhoun n’habite pas à Echo Park.


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