Résignez-vous !

Dans quel livre pour enfants j’ai lu que les écrivains sont les arbres dans la forêt des arts, et les peintres la lumière jouant entre les branches, et les musiciens le vent, les oiseaux, je ne sais plus. S’il s’agissait d’encourager le jeune lecteur à faire des promenades, je n’ai pas dû finir, mais les arbres, ça m’est resté, et en commençant le livre de Marie Didier, Le Veilleur infidèle, je suis tombé sur une citation de Pierre Pachet : « Pour aimer lire il faut encore espérer », le nom me disait quelque chose. J’ai lâché le livre de Marie Didier qui était censé ne pas me plaire pour aller chercher le dernier livre de Pierre Pachet.

De toute façon, il y a trop d’écrivains, l’avantage, c’est de les découvrir, même tard, comme dans cette forêt où ils se cachent les uns les autres, au hasard d’un été calme et sans actualité, la ville vidée de ces best-sellers, tous à la plage, seul en compagnie des envois de la saison passée, sans obligation de mode, les livres qui n’ont pas fait de bruit, et continuent cependant de chuchoter ce qui les a rendus si discrets : « Les dames âgées ne sont pas nées telles. »

De l’auteur, j’apprendrai à la fin qu’il est né en 1937, après l’avoir pensé, durant une centaine de pages, plus vieux. On a l’âge de ses gestes. Et l’écriture en est un, avec son économie, qui impose ici une sorte de lenteur, mais agréable, allégée par l’urgence de ne rien donner d’inutile, de facile, la phrase devient alors classique et jazzique : « Sans doute que, comme toute composition musicale, ils s’étaient donné pour tâche de mettre en forme ce que l’ennui, malgré la douleur qu’il inflige, sa pesanteur propre, libère et fait venir au jour : la matière mobile et non verbale de la pensée… » Pachet parle du concerto Brandebourgeois de Bach et de Honeysuckle Rose, découverts à l’âge où Mme Salzberg les lui fit découvrir : onze ans. Mme Salzberg est la première dame âgée qu’il a connue, elle faisait des patiences, « C’était comme si je la voyais se gratter devant moi ». Bien sûr qu’on ne les regarde pas de la même façon à onze ou à soixante-quatorze ans, les dames âgées, mais ce qui est troublant c’est justement ce qu’il y a de commun et d’inaltérable dans les effets qu’elles produisent sur le petit garçon et sur l’homme âgé qui ne les a pourtant pas rejointes.

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Il parle de sa femme, de sa disparition dont le livre semble être l’orbe persistant. Il interroge les autres femmes, il se rend au square, il s’assied sur le banc où elle s’était assise, peu de jours avant de mourir, incapable de se nourrir, « grelottant au soleil d’hiver, pendant que je me dépêchais d’aller m’acheter un sandwich ». Dans ce square, il observe les autres vieilles dames, il les jeunes mamans, aussi.

Parmi celles dont il retrouve la trace, via Internet, il y a celle qui ne veut pas être revue, parce qu’elle est diminuée, physiquement, il y a celle qui hésite, et finalement non, « Tes coups de fil me donnent de l’urticaire (ou du zona). Qu’est-ce que tu veux de moi ? Oublie tout cela. J’espère que tu ne cherches pas à fabriquer un livre à partir de ce que je t’ai dit ? » Cette peur du livre qui hante les grincheuses, les tantes attaqueuses, cette haine de la littérature qui s’entend si bien avec la peur de l’âge, autre version du dégoût du sexe et des livres intimes. Et puis, comme une proposition romanesque, il y a celle qui apprend à l’auteur des choses sur son passé, jetant sur ses souvenirs un éclairage particulier : comme le doublement d’une image. Plus rien alors n’est saisissable. Mais l’effroi ne dure pas : quelle qu’eût été sa vie, il en serait quand même là, avec ce corps, cette solitude, cette écriture qui se nourrit du temps et se résigne bellement.
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