Les vacheries de Jean Coqueteau
En mai 1958, Jean Cocteau écrit dans son journal : « Il est probable que la relecture de ce cahier qui s’achève me donnerait envie de le détruire et reflèterait une période déplaisante. Mais on ne retouche pas à sa guise ce qui peut rendre défavorable une image de soi. Ce serait trop commode. » Beau courage, et belle ironie des éditions Gallimard de publier, l’année de leur centenaire, ce Passé défini.
C’est à la campagne, dans le Midi, chez un ami éleveur de chiens où ma femme m’a poussé à prendre quelques jours de vacances, fuyant ainsi la grêle du mois de juillet à Paris que je suis tombé sur le défavorable ouvrage. A sa publication, en mai dernier, je l’avais vite refermé, craignant le crépuscule d’une idole (Le Sang d’un Poète, Les Enfants terribles...)
Mais là, ce gros volume était posé sur la table du jardin, corné, annoté, et avec une rage, au feutre rouge, des soulignages, des commentaires, mon ami éleveur de chiens, s’était littéralement acharné sur le texte, jusqu’à lui trouver un sous-titre, « ou les mémoires du concierge du Miramar », qu’il ne s’était pas gêné d’écrire, au feutre noir, sur la couverture, avec le dessin d’un visage au regard halluciné, comme ahuri par tant de bêtise, de vanité, et de solitude.
« Tout le monde parle de Butor, écrit en effet Cocteau. Je voudrais le lire, mais je ne sais quoi m’en empêche. Ces genres de d’obstacles instinctifs ne trompent jamais. J’ai toujours lu ou vu ce qu’il fallait voir ou lire. » Commentaire de mon ami : « Bravo ma fille. »
A propos du président Coty et du prince de Monaco qui l’honorent de leur visite à la chapelle de Villefranche : « ils savent que c’est moi, en les recevant, qui les honore. » Commentaire : « Pauvre type. »
Et toujours à propos de la chapelle : « C’est la cinquième personne (avec la princesse André qui ose parler de la Sixtine et me dire que la chapelle est plus petite mais l’émotion aussi grande. » Commentaire : « Dingue. »
Un peu plus loin : « S’il existait un autre poète que moi, hypothèque Cocteau, ça se saurait. » Commentaire : « Au fou ! »
L’impitoyable éleveur de chiens ne pardonne pas non plus les faiblesses intimes de l’Académicien opiomane. En marge de cette rêverie : « Comme chaque dimanche, j’ai répondu aux lettres. Edouard (Dermit) peignait la grande toile au bouquet de fleurs de pommiers », il commente : « Ça doit être joli. » Il faut dire que Cocteau n’y va pas avec le doc de la cuillère à khôl quand, devant la toile achevé de son « Doudou » de peintre, il se demande « en toute franchise, si ce n’était pas le plus beau tableau du monde. » Là, il n’y a plus de commentaire.

Voilà en quoi sont précieux les amis qui vivent à la campagne : ils prennent le temps de lire et dénichent pour vous les perles. Comme celle-ci : « Pas l’ombre d’invention chez le jeune Saint Laurent, nigaud à lunettes dont la presse parle comme s’il était un grand poète ou un grand peintre. »
Mais c’est quand il parle de Picasso que Cocteau perd la mesure. L’incompréhension de son œuvre le dispute à l’envie de sa gloire, il juge la fresque de Vallauris hideuse, compare sa peinture à celle des singes, et « on dira ce qu’on veut mais à l’heure actuelle personne, même pas Picasso, n’est capable de dessiner comme moi. »
Il lui arrivait donc de traverser les miroirs sans réfléchir.

Entrées(RSS)