Le permis de conduire de Gaspard Kœnig
Auto-école de la vie
Dites à quelqu’un que vous êtes malade, il vous raconte aussitôt sa dernière intoxication alimentaire : épouvantable ! Essayez de raconter comment vous vous êtes fait réformer, même réflexe. Le permis de conduire est un des classiques du genre. Dès lors, avant même de parler du livre de Gaspard Kœnig, Leçons de conduite, ou Comment j’ai raté dix fois mon permis de conduire, pourquoi résisterai-je à l’envie qu’il m’inspire de raconter comment, moi, j’ai réussi à décrocher mon permis ?
Alors voilà. J’en étais à ma sixième tentative. Je ne savais plus comment m’y prendre tellement je conduisais bien, tellement j’étais au sommet de l’art du démarrage en côte et du regardez comme je regarde bien dans le rétroviseur, j’étais un as, sincèrement, seulement ma gueule ne revenait pas aux examinateurs. C’était ça. Ils sentaient en moi un côté rebelle qui les excitait. On va le mater, ils se disaient. Et ils me mataient.
Le jour du sixième ou cinquième examen, c’était l’hiver : vingt centimètres de neige étaient tombés dans la nuit. La circulation était bloquée sur toute l’Ile de France. Je me suis dit Chic, ils vont annuler, car c’était quand même une souffrance, ces examens. Mais l’examinateur a dit Non, en toutes circonstances, vous devez faire face. Alors nous voilà partis, à deux à l’heure, sans pneus neige ni rien, visibilité quasiment nulle : il s’est avéré que j’étais parfaitement dans mon élément. Mon examinateur n’avait jamais examiné un candidat aussi prudent. C’est ce qu’il m’a dit au bout de cinq minutes, quand il s’est avéré totalement impossible d’avancer et qu’il m’a fait stopper le véhicule au milieu de la route : « Vous êtes très prudent, c’est bien. » En attendant que le chasse-neige vienne nous libérer, il a rempli mon dossier, m’a donné mon certificat : j’avais mon permis de conduire.
Si je n’ai pas écrit de roman sur cette aventure, pas même un livre pour enfants, c’est qu’alors âgé de vingt ans je n’avais pas saisi la dimension sociologique, morale et les aspects hautement humoristiques de ces cinq ou six déconvenues. Et puis, sans doute, n’est-ce qu’après avoir franchi la barrière narcissique des neuf ou dix échecs qu’il devient nécessaire de prendre les choses avec philosophie, ne serait-ce que pour ne pas devenir fou. Et dangereux. D’ailleurs, les examinateurs chargés d’examiner la conduite de Gaspard Kœnig ne lui ont jamais donné directement le résultat : ils avaient trop peur de se faire casser la figure, ils lui ont envoyé ça par la poste. Les lâches croyaient s’en tirer comme ça. Erreur. Gaspard Kœnig a choisi l’arme autrement plus tranchante du livre pour, sinon se venger, disséquer l’homo examinatus en long, en large et en travers. Surtout en travers. Car c’est un livre essentiellement jubilatoire, comme l’était son précédent, Discrètes vertus de la corruption qui disséquait la bonne conscience des incorruptibles jusqu’à l’os de sèche qui leur sert de morale.
Gaspard Kœnig, normalien devenu banquier à la City, ayant le goût de comprendre les choses, a cherché à savoir comment on en était arrivé à traumatiser et escroquer des générations et des générations de conducteurs avec ces leçons ineptes et ces examens qui n’examinent qu’une seule chose : la peur qu’on a de l’examinateur. Il est allé aux origines du permis de conduire, bien avant le code Rousseau qui est aujourd’hui d’usage. Il a trouvé un poète, Louis Baudry de Saunier, qui, entre une Histoire de la vélocipédie et une Initiation à la TSF, fut l’auteur de L’Art de bien conduire : « Le bon conducteur est un méfiant qui sourit. »
Mais c’est dans la comparaison entre l’examen anglais et français que l’étude de Gaspard Kœnig se montre impitoyable, de drôlerie et de pertinence. C’est simple, ça donne envie de rouler à gauche.
Bon, vous pouvez aussi vous marrer (un peu) en regardant Samantha sur Youtube.



Entrées(RSS)