L’Amérique en vrai
Un des avantages des recueils de nouvelles, c’est le festin de premières phrases.
« Mon père est un documentariste raté. »
« Aujourd’hui, je conduis Azul, notre étudiant étranger, chez son amant, à l’autre bout de la ville. »
« Ma sœur a toujours eu un certain ascendant sur moi. »
« Il m’est facile aujourd’hui, après ce qui est arrivé à mon frère, de dire que je ne ressentais pas de haine pour lui. »
L’autre avantage, c’est ce portrait de l’Amérique qu’elles peignent. Mais il s’agit plutôt d’un charme, inhérent au genre. En effet, pour lui obéir, chaque nouvelle doit avant tout planter le décor social et affectif dans lesquels les personnages vont évoluer. Or, le décor est toujours le même, l’Amérique, et ce qui ne serait dans un roman qu’un fond de scène est ici mis en relief par la variété des situations, comme autant d’éclairages, d’angles de vue.
« A l’époque, c’était une zone un peu louche, avec quelques bicoques abritant des dealers de crack, quelques immeubles à l’abandon, mais ces dernières années le quartier s’est embourgeoisé, et j’ai remarqué que nos voisins achetaient des voitures plus luxueuses, qu’ils ajoutaient une véranda, voire une piscine, à leur maison. »
Une Amérique familiale, blanche et bourge, en proie à une déréliction effarante, en deuil de quelque chose qui a dû culminer dans les années 50, ce long lendemain de victoire dont les Bush ont anéanti et l’espoir et le mythe.
« L’an passé, Lynn et sa fille Georgia ont remplacé leur pelouse par un nouveau gazon en rouleau – Apparemment il n’y a pas mieux – et on voit la différence. »

Une Amérique percluse de vices indicibles et qu’il faut bien dire, pourtant. Ce sont ici surtout des histoires d’adolescents, ils ont souvent des liaisons avec leurs professeurs, platoniques ou plus. Les parents se trompent, fatalement, et dans tous les sens du terme, mais l’adultère est moins un péché qu’un léger effondrement moral : on n’est coupable que d’avoir trouvé meilleur refuge ailleurs.
Dans la dernière nouvelle du recueil, la première phrase est moins percutante que les autres : « L’été où il sortit de l’hôpital, mon père s’installa dans le bungalow familial sur l’île de Maquesett, au large de la côte du Connecticut, et dans mes souvenirs c’est là qu’il vécut durant presque toute mon enfance. » Après avoir une fois de plus planté le décor, le narrateur découvre que sa mère a une liaison avec une amie plus âgée qu’elle. Il n’a rien à dire. Où l’on se rend compte que si l’Amérique superficielle a inventé l’homosexualité pour libérer ses sujets, dans les profondeurs du territoire, cette libération fige les amants, les amantes, dans une torpeur quasi carcérale.
Le décor a envahi la scène, on ne voit plus que l’Amérique, étouffante, épinglée par l’auteur comme un scarabée, dans toute son horreur et sa magie fluorescente, avec cette puissance de fascination que l’écriture taxidermiste d’Andrew Porter ne parvient pas à nous faire détester.
Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point la peinture américaine, de Winslow Homer à Ralph Goings en passant évidemment par Hopper, avait accompagné la littérature américaine. Et comment, en France, après les Fauves, l’écriture et la peinture se sont détachées l’une de l’autre, d’accord pour refuser les genres, oubliant ce décor qui aurait permis aux nouvellistes de montrer la France, et aux figuratifs d’échapper au psychédélique.

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