Divan le terrible chez les Audouard
Faudra-t-il que j’écrive un jour le livre de la mort de mon père, de ma mère, comme pour conclure le parcours des figures qui s’impose à l’écrivain ? Si je voulais y échapper, en allant contre ce qui trop automatiquement m’inspire, il me faudrait ne plus écouter les sirènes que sont le chagrin, la morale, les souvenirs, leur tourner le dos et suivre d’autres chants, les muses féroces, jeunes et aimantes de la beauté. Nulle charme dans la mort que l’écriture, mais elle se débrouille avec tout.
Antoine Audouard écrit sur son père qui fut écrivain, et je cherche quels sont les écrivains dont les pères l’étaient aussi. Dumas, Daudet, Guitry, rivaux complexes, génies transmis on ne sait par où ni en quoi. Mais des fils écrivains qui deviennent l’éditeur de leur père : je ne sais pas. C’est le cas d’Antoine Audouard, qui attend le dernier manuscrit que son père Yvan, très âgé, lui a promis. Ce roman terminal sera le meilleur, celui qu’il n’a jamais osé écrire. Le fils le réclame, mais discrètement pour ne pas ajouter la culpabilité à l’impuissance, avec tout de même assez d’insistance pour lui montrer qu’on ne l’oublie pas.
Beau parleur, chroniqueur infatigable de son époque, pilier du Canard Enchaîné, Yvan Audouard caressait-il l’espoir qu’ayant perdu la vue et ne rencontrant plus personne, les mots contraints par cette solitude obscure allaient se bonifier, prendre toute la mesure de l’être auquel il savait n’avoir jamais rendu justice par l’écriture ? C’est un peu ce que le fils espère : que le retour du vieux cheval de son écurie soit un chef d’œuvre, un livre qui viendrait contredire la phrase terrible et première de ce Rendez-vous de Saigon : « Mon père était un écrivain mineur, qui ne possédait pas même un exemplaire des quelque soixante ou soixante-dix livres qu’il avait écrits. »
Mieux vaut entendre ça qu’être mort, mais justement, il est mort, et le fils s’autorise cette vérité en guise d’hommage.
Sur l’absence quasi absolu des femmes dans ce récit familial, le lecteur se fera une raison à travers la mutation du fils. Antoine devient le père d’Yvan par une sorte d’enfantement éditorial, le narrateur n’étant plus que la chrysalide du livre promis par le père. Un livre auquel le fils substitue le sien, s’appropriant aussi le titre, comme si ce que le père voulait écrire n’était rien d’autre que ce que son fils devait écrire. Quand le fils d’Antoine, prénommé Ivan avec un i, nait quelques jours avant la mort d’Yvan, on s’attend à ce que le récit prenne une tournure romanesque. Mais il glisse vers la psychologie : « Nous sommes (le frère et la sœur), à notre façon, deux enfants uniques engendrés par deux enfants qui l’étaient également. Avec le temps, leurs fantômes sont devenus les nôtres et nous vivons dans les mêmes absences qu’eux. » De la géométrie des gènes à l’astrologie, il n’y a qu’un pas. Il est malheureusement franchi. Mais la question n’est pas, ni l’intérêt du livre. Plutôt dans la tentative insensée, approchée, parfois très belle dans son impossibilité de goûter aux lèvres du père ce goût qu’est le plus fort, la saveur de la mort.
Si le livre d’Antoine Audouard laisse derrière lui comme un parfum d’inachevé, c’est que rien de définitif ne doit s’écrire, et que cette promesse de chef d’œuvre, ce fantasme filial, en guise d’héritage, on peut compter sur Ivan le suivant pour s’en charger.


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