Alphonse Daudet et son frère
Ernest Daudet, le frère aîné d’Alphonse, était écrivain, s’en souvient-on ? Il fut l’auteur de trente romans, pratiquement jamais réédités depuis sa mort, en 1921.
C’est Ernest qui accueille le Petit Chose à Paris quand celui-ci arrive gare de Lyon descendant du wagon de troisième, après quarante-huit heures de voyage, sa « petite mallette garnie de clous, avec des rapiéçures, et pesant plus que son contenu. » Nous sommes en 1858, Alphonse a donc 18 ans. Le grand frère emmène d’abord le petit au restaurant, car il n’a rien avalé depuis quarante-huit heures. Dans L’Arrivée, premier texte de ce recueil intitulé 40 ans de Paris Alphonse Daudet raconte cette mémorable journée de découverte, de fraternité, d’ambition dévorante, qui commença par une omelette servie sur une table de marbre, sans nappe, mais « reluisante de propreté ». Lequel des deux frères, lors cet inaugural festin parisien, se promet de dévorer l’autre ?
« Mon frère était riche. Il remplissait les fonctions de secrétaire auprès d’un vieux monsieur qui lui dictait ses mémoires, au prix de 75 francs par mois. »
Ernest continue la visite, se doute-t-il qu’il introduit son jeune rival dans les lieux mêmes de ses futurs triomphes : l’Odéon, l’Opéra Comique, et le boulevard Saint-Germain le long duquel, comme installées dans les vitrines du Printemps, se tiennent les célébrités littéraires et politiques de l’heure, Valles, Gambetta, un name’s dropping trébuchant sur des énigmes : qui sont Jules de la Madelène, Amédée Roland, et Cressot, « l’excentrique Cressot » ?
« Mon frère, homme d’expérience, avait dit : « Il faut un habit quand on veut faire son chemin dans le monde ! » Et le cher ami comptait beaucoup sur cette défroque pour ma gloire et mon avenir. » Ernest l’emmène chez le tailleur.
Alphonse ne dit pas, dans « Ma Première pièce », de qui vient la dépêche qu’il reçoit alors qu’il voyage en Algérie : « Pièce jouée, grand succès, Rousseil et Tisserant magnifiques. » Qui cela peut bien être ?
Les Editions des Equateurs qui publient ce recueil ne nous disent pas non plus quand et où ont paru chacun des textes qui composent ce 40 ans de Paris. Dommage. On ne leur tiendra pas non plus rigueur de la promesse non tenue de l’introduction : « Ce livre réunit souvenirs, portraits, épisodes vécus et scènes prises sur le vif, groupés pour la première fois dans un ordre chronologique rigoureux ». Rigueur prise en défaut par cette Lecture chez Edmond de Goncourt, parue en 1877, et placée dans le recueil après L’histoire de mes livres, éditée pour la première fois en 1887. Chipotage. Mieux vaut se laisser conduire à travers ce demi siècle de littérature parisienne, par un Daudet décourageant de génie, admirable de facilité. Parlant de lui, il est beaucoup question de gloire, celle qui l’inquiète, le frappe par son injustice, et récompense enfin ses amis. Pas son frère. Daudet est l’inventeur du « quart d’heure de célébrité », réinventé par Andy Warhol un siècle plus tard. Le concept apparaît dans le portrait de Villemessant, le directeur du Figaro.

« Le petit journaliste, dans le sens donné à ce mot, est un journaliste qui se croit obligé d’être en même temps écrivain ; le grand journaliste s’en dispense », écrit-il dans son portrait d’Henri Rochefort.
Ce recueil est une astucieuse reconstitution autobiographie, elle contourne avantageusement les gros incontournables, dont Daudet raconte d’ailleurs la genèse dans Histoire de mes livres. Une question se pose : quel regard Ernest a-t-il posé sur les chefs d’œuvres d’Alphonse ? La réponse, Ernest la donne lui-même dans son livre, Mon frère et moi, paru en 1882, jamais réédité. Il fournit aussi la réponse à la devinette algérienne : c’est bien lui qui annonce à son frère sa gloire.

Entrées(RSS)