L’homme qui brisa le monopole
Héritier d’une des grandes familles de l’aristocratie française, Emmanuel de Rohan Chabot, 43 ans, a créé « Zeturf » en 2004, le premier site Internet de paris sur les courses hippiques en France, en concurrence directe avec le PMU dont il brave le monopole. Pour lancer des paris sur Internet il exile sa société à Malt, et devient alors la bête noire des sociétés de courses. Dans la bataille juridico financière qui l’oppose au PMU, Emmanuel de Rohan Chabot peut compter sur l’appui la commission de Bruxelles, désireuse d’aligner la France sur la législation européenne. Le 24 septembre, Eric Woerth, le ministre du budget, déclarait qu’il n’était « pas hostile à une ouverture du monopole sur les paris sportifs ». Deux semaines plus tard, Paul Essartial, au nom des professionnels des courses, menaçait « d’aller à Bruxelles avec mille chevaux » pour obtenir le maintient du monopole. Une révolution est en marche dans le monde des courses ; en attendant de savoir ce qu’il en sortira, Christophe Donner a rencontré celui par qui l’ancien régime des courses est en train de vaciller.
Pour inviter à déjeuner Emmanuel de Rohan Chabot, j’ai réservé une table au Petit Riche. Il arrive avec quarante-cinq secondes de retard et commande une salade de lentilles. Il a cette élégance aristocratique qui consiste à n’avoir l’air de rien. Pourtant, si je me souviens bien, la branche aînée des Rohan s’est éteinte dans les Chabot par le mariage de Marguerite, duchesse de Rohan et fille de Henri II, avec Henri Chabot, fait duc de Rohan par Louis XIV. Si ma mémoire est bonne, un siècle plus tard, le fameux chevalier de Rohan, lieutenant général des armées, rival amoureux de Voltaire, fit bastonner et embastiller l’écrivain avant d’épouser Marie Scholastique Howard, fille du comte de Stafford. Deux siècles plus tard, Emmanuel de Rohan Chabot monte le premier site Internet concurrent du PMU, attaquant ainsi directement l’institution que ses ancêtres ont contribué à fonder.
Entre deux gorgées de vouvray tranquille, je me demande si c’est un renégat, un rénovateur, un voyou ou un justicier ?
On passe en revue ses souvenirs d’enfance, les chevaux, les études chez les jésuites, la fac de Dauphine pas loin de l’hippodrome d’Auteuil…
-Sorti de là avec ma maîtrise de gestion et mon diplôme de Sciences-po, je fais mon service militaire. Je rêvais d’entrer dans la cavalerie, mais j’étais trop mal placé pour prétendre à autre chose que l’Infanterie. Du coup je me suis dit, autant partir dans la Marine. Je n’avais jamais mis les pieds sur un bateau, je suis tellement malade qu’on m’a recasé dans un ministère. J’ai un tampon infamant sur mon dossier militaire : ISAM (Interdit de service à la mer). Pour un officier de Marine, c’est gênant. J’ai découvert la bureaucratie militaire. L’usine à gaz. Pour quelqu’un comme moi, issue d’une famille où les hommes ont tous été militaires, et pas des moindres, c’était quand même un effondrement. Bref, au lieu de rempiler, je suis entré dans un cabinet d’audit. J’ai géré un fonds d’investissement pour une banque parisienne. Je continuais d’aller aux courses en dilettante. Mon frère s’était acheté un ou deux chevaux, donc j’allais regarder courir les chevaux de mon frère. Et puis la grande époque d’Internet est arrivée. 1998-2000, on avait alors l’impression qu’il suffisait de monter n’importe quoi et de mettre WWW devant et on se précipitaient pour vous couvrir d’or. En parlant avec mon frère nous nous sommes rendu compte qu’il n’existait rien pour les courses sur Internet. On a donc créé un site d’informations, Zeturf, et je suis entré en contact avec les sociétés de courses. Elles voyaient alors d’un assez bon œil des gens comme nous qui allions donner de l’information sur le Net, et par là même présenter un visage un peu plus moderne des courses. Nous sommes allés voir des publicitaires pour leur demander s’ils voulaient nous acheter des espaces. Ils nous ont tout de suite refroidis : « Les turfistes n’iront jamais sur Internet. » A l’époque on gardait des conversations avec le PMU. Je leur disais : Voilà, vous avez les détaillants physiques, les bar-tabacs PMU de France qui attirent les gens par une forme de convivialité, etcetera, pourquoi est-ce que vous n’auriez pas des détaillants sur Internet qui attireraient les gens par une autre forme de convivialité que sont des forums, les chats ? Au lieu de vendre de la limonade au bar, nous donnons à vos clients de l’information. Rémunérez-nous sur le volume d’enjeu qu’on vous apporte de la même manière que vous rémunérez vos détaillants. » J’ai une belle lettre de M. Bélinguier disant « Oui, très bien bravo, continuez… »
-Et rien ?
-Ils m’ont baladé, de six mois en six mois, en me disant « On n’est pas prêt, ça va venir ». Mais rien. Pendant ce temps, je payais des journalistes, des photographes pour alimenter mon site. J’ai tenu bon parce que je savais que ça menait quelque part : « Il y aura un jour du pari sur Internet ». En attendant, il fallait essayer de rentabiliser autrement ce site Zeturf. On a donc trouvé un certain nombre de clients à qui on revendait nos informations. On a fabriqué les pages hippiques de certains journaux. Cela nous maintenait à peine la tête hors de l’eau. Les actionnaires ont été d’une grande générosité.
-Mais ils ont fini par en avoir assez de payer ?
-Il s’est passé deux choses. Il y a eu un premier arrêt de la Cour européenne de Justice qui, de fait, condamne le monopole d’Etat sur les paris. Un premier site Internet s’est aussitôt créé pour prendre des paris sur les courses françaises, des gens qui s’appelaient Mister Bookmaker, à l’époque. Qui nous ont acheté de la publicité. Là, nous avons eu pour la première fois un compte d’exploitation positif. Au même moment, j’ai été contacté par des investisseurs maltais et autrichiens, qui m’ont dit « C’est le début de la fin pour le monopole des jeux en Europe. Malte va rentrer dans la Communauté européenne en janvier 2004. On aimerait bien vous racheter Zeturf. » Je ne me suis pas précipité, puisque, grâce à Mister Bookmaker, j’avais un compte d’exploitation qui tenait la route. Le problème, c’est que le PMU a commencé à avoir une attitude très agressive envers nous. Sans doute a-t-il compris que le monopole avait du plomb dans l’aile et qu’il devait étouffer dans l’œuf toute tentative de concurrence. Le PMU a donc ouvert son site avec prise de paris et nous a fait passer du papier bleu nous disant Vous arrêtez de faire de la publicité pour des preneurs de paris étrangers, sinon on va vous attaquer. J’ai fait le sourd pendant quinze jours et j’ai dit « Bon, très bien, j’arrête de faire de la publicité pour Mister Bookmaker, ça sera une preuve de bonne volonté, mais j’en profite pour leur rappeler un certain nombre de promesses qu’ils m’avaient faites ». Ma lettre est restée sans réponse. Alors au bout d’un moment je me suis dit Ça suffit. Je ne vais pas passer ma vie à faire la guéguerre avec le PMU. J’ai donc vendu le site à ce groupe d’investisseurs maltais et autrichiens qui m’ont proposé de travailler pour eux.
-Un des arguments des sociétés de courses françaises c’est que Zeturf et les preneurs de paris sur Internet seraient des entreprises de blanchiment d’argent.
-C’est absurde. Sur Internet, toutes les transactions ont lieu par carte bancaire, les comptes sont nominatifs, nous sommes dans l’impossibilité matérielle de dissimuler quoique ce soit. A moins de considérer Malte comme un Etat voyou, je ne vois pas au nom de quoi on se permet d’émettre ces soupçons très désobligeants pour un pays membre de la communauté européenne. Et puis soyons sérieux : Francis Le Belge ne s’est pas fait descendre dans les locaux de Zeturf, mais en sortant d’un PMU parisien.
-Dans l’éventualité d’une légalisation de Zeturf et dans la mesure où il reverserait au système une part de ses bénéfices dans les mêmes proportions que le PMU, comme vous le souhaitez, Zeturf serait-il encore rentable ?
-Oui. Ce qui m’amuse ce n’est pas de détruire le PMU, c’est au contraire de créer un PMU à l’échelle mondiale : faire jouer ensemble les Chinois, les Américains et les Français sur des courses anglaises ou d’Afrique du Sud.
-Devenir la filiale Internet du PMU ?
-En tout cas un partenaire de la filière hippique à part entière. Quand on a donc lancé les prises de paris le 17 juin 2005, le jour de la Grande Course de Haies de Printemps, j’ai envoyé une lettre très aimable à MM. Rothschild et Bellaigue en disant « Voilà, je suis prêt à travailler avec vous quand vous voulez. » La réponse est venue sous la forme d’une convocation devant le Tribunal de Grande Instance de Paris en référé le 4 juillet 2005 à quatre heures de l’après-midi. Convocation qui a été délivrée à Malte le même 4 juillet à deux heures de l’après-midi. Donc matériellement impossible pour moi de m’y rendre. Je pensais que l’audience serait renvoyée, ce qui n’a pas été le cas. Nous avons été condamnés. J’ai alors fait passer des messages disant : « Faites attention, si vous vous obstinez à ne pas vouloir négocier l’ouverture du monopole des jeux sur Internet, c’est tout le système qui risque d’être menacé par l’arrivée sauvage des bookmakers, et là, plus personne ne pourra contrôler quoi que ce soit. »
-Vous pensez que les courses françaises sont menacées ?
-Il y a des signes inquiétants : les courses françaises n’attirent plus de spectateurs sur les champs de courses. Quand on voit la foule qui se précipite sur les champs de courses en Angleterre, on peut se poser des questions. J’étais l’autre jour à Goodwood (Sussex), où nous sponsorisons un certain nombre de courses. Les Richmond à qui appartient la propriété ont gardé le plus bel endroit pour construire l’hippodrome, en haut d’une colline, face à la mer. C’est fabuleux. On rêve que les courses françaises soient comme ça.
-Vous sponsorisez des courses à Goodwood ?
-Aujourd’hui, nous prenons des paris sur les courses anglaises, nous allons avoir dans les jours qui viennent la vidéo en direct des courses anglaises sur le site Zeturf, en contrepartie de quoi nous reversons 4,5% des enjeux au système, comme nous voudrions le faire en France. Nous reversons à Goodwood plus que les bookmakers, qui ne reversent qu’un ou deux pourcents. Ce qui n’est pas assez. Ce qui est amusant, c’est nous sommes en masse commune avec le Tote (voir encadré) qui est lui-même en masse commune avec le PMU sur certaines courses anglaises. Ce qui fait que Zeturf se retrouve parfois en masse commune avec le PMU. Cela fait partie des ironies de l’affaire.
-Revenons un peu en arrière. Vous êtes condamné en référé le 4 juillet 2005 à faire disparaître le site Zeturf sous peine d’une astreinte de 15 000 euros par jour…
-Nous faisons appel de ce jugement, et nous déposons une plainte contre la France devant la commission de Bruxelles. C’est cette plainte qui est à l’origine du processus actuel. En janvier 2006, nous sommes condamné en appel : l’astreinte n’est plus de 15 000 euros mais de 50 000 euros par jour ! Ça m’a fait froid dans le dos. Une telle condamnation, ce n’est jamais agréable. Mais bon, les choses étant lancées, nous nous sommes pourvus en Cassation. Heureusement pour nous, en janvier 2007, la Cour d’Appel de Malte décrète que le jugement français n’est pas applicable à Malte parce que les parties ne sont pas de nature civile équivalente. Pendant ce temps, la commission européenne avait commencé à bouger à la suite de notre plainte et avait envoyé une première lettre à la France en avril 2007 disant : « Attention, vous être en train de contrevenir de manière flagrante aux articles 49 et 50 du traité de Rome concernant la libre circulation des services. » Cette première mise en demeure était assez souple, elle disait en substance à la France : « Ne nous obligez pas à vous poursuivre, trouvez un système dans lequel vous parviendrez à défendre votre spécificité mais qui sera compatible avec une libre circulation ». En d’autres termes : Zeturf ne demande qu’une chose, c’est de participer au fonctionnement des institutions telles qu’elles sont, acceptez-le. La France a continué de refuser tout débat, toute négociation. Arc-boutées sur le monopole des jeux, certaines de son bon droit, et quelque peu agressive en mon endroit, les sociétés de courses font réactiver une procédure pénale qui datait de 2005. Ainsi, je suis convoqué par les renseignements généraux, tel jour telle heure, pour une « affaire me concernant ». Je m’y suis rendu, évidemment. Les policiers spécialisés dans les courses et jeux sont des gens intelligents et charmants, ils connaissent bien le système. Ils se sont tout de suite rendu compte que je n’étais pas un voyou mais que j’avais une interprétation différente de la loi. L’ambiance s’est détendue, et j’ai donc pu répondre à leurs questions de manière très courtoise. J’ai été mis en examen et j’ai dû payer 200 000 euros de caution pour sortir. Heureusement, le 26 juin 2007, Bruxelles adresse à la France un « avis motivé » très dur à l’égard des sociétés de courses. En résumé, Bruxelles exige un changement complet d’attitude à l’égard de la concurrence. Pour enfoncer un peu plus le clou, trois semaines plus tard, la Cour de Cassation française rend un arrêt qui dit clairement que la Cour d’Appel s’est trompée en condamnant Zeturf. De facto, cet arrêt remet en question le monopole sur les jeux, maintenu depuis plus d’un siècle par les sociétés de courses.
-La Justice française et européenne vous ont donc donné raison sur toute la ligne.
-En fait, même le gouvernement français vient de nous donner raison puisque M. Eric Woerth, ministre du Budget, déclare le 29 septembre que « le gouvernement n’est pas hostile à une ouverture du monopole sur les paris sportifs ».
-Ça sent la fin de partie. Quelle morale tirez-vous de cette aventure ?
D’abord c’est loin d’être terminé. Mais la morale, c’est qu’il faut drôlement aimer les courses pour supporter tout ça. Et ça me rappelle ce que mon grand-père nous racontait souvent : Il avait pris deux paires de claques de son père, aux courses toutes les deux aux courses, en 1914 et en 1919. En 14, mon grand-père avait six ans. C’était le dernier dimanche de juin, à Longchamp, le jour du Prix du Président de la République, il était dans la tribune du Jockey-Club avec son père. Arrive le Président de la République, on joue la Marseillaise, il se lève, il prend une paire de claques : Assieds-toi ! Les Rohan-Chabot ne se lèvent pas pour la Marseillaise. Passent quatre ans de guerre où il ne voit pas son père qui est sur le front, et le dernier dimanche de juin 1919, les voilà de nouveau à Longchamp pour le Prix du Président de la République. Le président arrive. On joue la Marseillaise. En se souvenant de la paire de claques qu’il avait reçue cinq ans plus tôt, mon grand-père qui avait donc 11 ans, reste assis. Et c’est là que son père qui sortait de cinq années de tranchées lui file une paire de claque :Lève-toi !
Les temps changent, et on est toujours là, dans les tribunes d’Auteuil, comme s’il y avait une loi plus forte que tout, celle des chevaux qui courent et qu’on veut voir gagner. La loi du sport, peut-être.