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Quopeck battu quand il est chaud

Avant-dernière réunion du meeting d’hiver 2008-2009. Les deux vedettes attendues du jour ont honoré leur fonction, avec des fortunes diverses. Si c’est sans problème, et même avec de moins en moins de problème que Unico Limburgia (Sj’s Photo) a triomphé pour la huitième fois consécutive, Quopeck n’a pas réussi à répondre à ce qu’on attendait de lui : remporter sa troisième course d’affilée à Vincennes. Après ses deux impressionnants succès, on ne voyait personne pour le battre et les bruits autour des offres d’achat contribuaient à alimenter l’excitation autour du fils de Goetmals Wood. On ne voyait pas qui pouvait le battre, tant il avait paru « en avoir sous la pédale » lors de sa dernière course, sur le même parcours. Ça paraissait même un peu trop simple, diront certains après coup. Son seul rival potentiel, Qwerty (Quadrophénio) effectuait sa rentrée, après avoir été malade. On savait pourtant que le frère de Karikal (Jiosco), de Lhassa (Capriccio) et de Nucléar (Sancho Pança), excusez du peu, restait lui aussi sur deux beaux succès à Vincennes, mais à la manière de Pierre Levesque : sobrement, pour ne pas dire humblement. Or le public de Vincennes est passionné, il aime les belles histoires, et si possible jusqu’au drame. Entre l’immarcescible écurie à croix de lorraine et les couleurs flashy portées par Séverine Raimond, le choix du public était fait : on n’avait d’yeux que pour le roturier, le parvenu, le petit qui ne doit rien à ses parents.
On s’arrachait, les yeux, en voyant Quopeck casser sa bride au moment du canter. Tandis que les autres concurrents s’échauffaient, la driveuse dut mettre pied à terre et refaire tout l’enrênement. Le départ était retardé. Suspense dans les tribunes. Inquiétude sur Equidia : le départ de la prochaine course à Fontainebleau approchait. Le cheval de MM. Royer et Montalan restait calme, la question n’est pas là. Le problème, c’est que de mise en jambes, il n’y en eut point, et c’est un cheval à peu près froid qui s’est élancé au poteau des 2700 mètres du Prix de Lorient. Excuse un peu facile pour justifier l’hésitation qui lui fit perdre une dizaine de mètres avant le premier tournant ?
JDT— Racontez-nous ce qui s’est passé.
Séverine Raimond — Il a mis un coup de tête à cinq minutes du départ, il a cassé son enrênement. Le temps d’en remettre un, on était appelés sous les ordres, je n’ai pas pu prendre de départ pour l’échauffer. Et en fait, dans l’affolement, je n’ai pas mis le bon point d’enrênement. Il avait la tête un peu trop basse, ce qui fait que je n’ai pas pu le commander pour le faire avancer au final : il était un peu « une patte sur l’autre » dans la ligne droite.
Vous nous aviez dit la dernière fois : « Si je cours le Prix de Lorient, je vais le laisser derrière et ne lui faire faire que les derniers mille mètres. » Et non ?
Ben non, avec cette histoire d’enrênement, je n’avais plus de maniabilité. Il n’est pas tout simple, vous savez. Alors quand je me suis retrouvée en épaisseur, seul au vent, j’ai préféré rouler.
On aura senti une pointe de regret (de remords ?) sur le déroulement de la course. Séverine Raimond aurait-elle présumé du souffle de son protégé en forçant l’allure dans la montée ? D’autres auraient pu se laisser impressionner, « terroriser », comme la dernière fois. Mais il y avait dans la course, un certain Qwerty. Pierre Levesque a au contraire profité de l’aubaine, se laissant alors aspirer par le leader jusqu’à l’entrée de la ligne droite. Avant de venir le régler à soixante mètres du poteau.
Le programme de Quopeck, maintenant ? Repos ?
Ah non. Pourquoi ? Il récupère bien de ses courses, c’est la première fois qu’il courrait à neuf jours. On va voir demain, mais apparemment, il n’est pas fatigué. Il ne souffle pas. Je n’ai rien pu lui demander dans la ligne. Sinon… Il courra ce qui se présente. Il va s’améliorer. Il n’a couru que vingt courses. Et puis je crois qu’on est battu par un bon cheval.
En effet, il paraîtrait même que Pierre Levesque envisage de courir le Critérium des 5 ans. Dans le clan de Quopeck, cette rumeur venait comme un baume consolateur : être battu par un candidat au critérium, et de cette façon, sans mollir, avec quelques excuses. Au bout du compte, c’est la plus honorable des défaites que venait de subir le fils de Goetmals Wood. En faisant bonne contenance jusqu’au bout, il a montré qu’il savait perdre. Qualité indispensable à un cheval de course. En tout état de cause, Quopeck nous aura offert un des beaux moments de cette fin de meeting.
Du côté de Pierre Levesque, la satisfaction était complète :
—Je l’ai laissé faire aujourd’hui, nous déclarait l’entraîneur du gagnant, car mon cheval était vraiment revenu au mieux à l’entraînement. Je ne vous cache pas que je l’estime énormément. J’avais acquis sa mère en vente publique, et je ne peux que m’en féliciter aujourd’hui, celle-ci ayant produit de tous bons chevaux (Lhassa, Karikal, Nucléar…). Qwerty a été un peu ménagé par la force des choses, ayant connu une entorse au boulet. Il «enroule» comme le faisait Karikal et Nucléar, n’ayant pas le défaut des autres produits de Quadrophenio.
Du côté des déçus, on notait la colère de F. Delanoé qui drivait Quisling D’Anjou (Jasmin de Flore), arrivé troisième, tout à l’extérieur, finissant très bien :
—J’ai été gêné à deux reprises, au départ et dans le tournant final. Je ne comprends pas ce que Sébastien Guarato fait dans un peloton… J’aurai lutté avec les premiers, sans ça. Je fais le maximum pour le ménager en course et il devrait bien vieillir. 
Le compte à rebours est commencé pour ces chevaux encore entre deux eaux : en retard de gains, ils sont au-dessus du lot sans être encore au niveau des meilleurs. Dans moins de six mois, le grand classique réservé à la génération. Après, ils n’auront plus l’excuse d’être tardifs.

Article paru dans le Journal du trot, le 26 février 2009

Quopeck n’a plus de prix

La valeur du Quopeck sur le marché des changes est en train de grimper. Nous avions raconté comment son propriétaire-éleveur, Serge Montalan s’était fait surprendre par les embouteillages lors de la dernière course du petit phénomène à Vincennes : il n’avait pu assister à la victoire de son cheval, arrivant même après la photo. Hors de question de souffrir le même supplice, cette fois-ci : il était devant les balances deux bonnes heures avant la septième, à la fois tendu et émerveillé, incrédule et plein d’espoir, mais souriant comme si cette aventure lui faisait l’effet d’une bonne blague. « Le cheval est bien, l’entraîneur est bien, tout va bien. » Mais aussitôt après : « Le cheval était un peu tendu au heat. »
Devant le box, seul le visage de Séverine Raimond pouvait susciter l’inquiétude. Le cheval, quant à lui, semblait n’avoir jamais été aussi décontracté. Savait-il qu’il n’aurait rien de plus à faire que la dernière fois, le lot de ce Prix de Fontainebleau étant de valeur égale. L’entraîneur nous assurait que le fils de Goetmals Wood avait bien travaillé, bien mangé, bien voyagé, il n’y avait donc rien à raconter. Rien qui aurait permis à Séverine Raimond de bavarder… et de se détendre.
Le problème du cheval sans problème, c’est que tout repose donc sur la capacité de sa driveuse à ne pas en inventer, des problèmes. Si le terme de driveuse est encore difficile à l’oreille, il faudra bien s’y faire un jour, et ça sera en partie grâce à cette jeune femme. Mais son mérite est ailleurs.
On attelle le cheval, on sort des écuries, on retire la couverture d’un geste qui a quelque chose de tauromachique. Olé. Aléa jacta est.
Remontant au petit trot le long de la barrière, la driveuse la plus célèbre de Vincennes est interpelée par le public : « Faudrait que tu tombes pour la perdre, celle-là ! ». Pour la gouaille, Séverine Raimond pourrait leur en remontrer… en d’autres circonstances. Elle s’en amusera après la course. En attendant, il faut juste faire ce qu’il y a à faire, et n’écouter aucune sirène.
Arrivée au fond de la piste, elle fait canterer Quopeck à l’extérieur de deux autres concurrents. La supériorité du favori s’impose déjà, mais Séverine Raimond reprend très vite l’animal, qui en serait presque fâché. Du coup, les spectateurs le jugent nerveux, trouvant là une bonne raison de jouer contre. La cote qui était descendue à 1,5 remonte à 2/1 quelques secondes avant le départ : c’est toujours au dernier moment qu’on tente le diable.
La seule difficulté que présente le cheval au départ, c’est de lui trouver l’espace suffisant. Il n’est pas mince et il déplace de l’air. Là, tout se passe bien. Et au bout de vingt mètres on se rend compte qu’il n’est pas si chaud que ça. Il fait ce qu’on lui demande, et malgré un départ canon des trois premiers, Quopeck  pourrait prendre la tête dès la sortie du premier tournant. Sa driveuse l’en empêche. Il lui obéit. C’est le point le plus important à retenir de la course : quand le rythme s’est ralenti en abordant la descente, et que Séverine Raimond a choisi de le laisser derrière le cheval de tête, il a accepté. « Ça ne lui a pas plu, il n’aime pas trop recevoir les projection, et puis ça allait vraiment trop lentement. » Elle décide le sortir de ce qui aurait pu représenter un piège. Et tant pis pour la troisième épaisseur.
La course se joue à la sortie de la plaine, quand Wyard Backenswyk (Kallman) drivé par Van Koolijk attaque Quopeck à l’extérieur.
—C’est qui, celui qui a essayé de venir à l’extérieur ?, demande Séverine avec un brin de malice.
—C’est l’étranger, lui répond-on en essayant d’articuler le nom de Wyard Backenswyk.
Il y a des chevaux à vous décourager de raconter la course. L’issue de celle-ci, à ce moment-là, est fixée. Il suffit d’écouter Bernard Marie qui avouait avoir renoncé à déboucher les oreilles de Même le second, Quassia du Bon Air, tant il savait tout espoir de victoire voué à l’échec. « Au bas de la montée, on ne courait plus que pour la deuxième place. » C’est aussi en terrorisant un peloton qu’on remporte les courses.
« Il m’a fait deux trois changements de jambes, tentera de mesurer Séverine Raimond après l’arrivée. Mais à l’entrée de la ligne droite, je lui ai juste parlé, tout bas : « Ohé, ohé », il s’est mis ventre à terre. »
JDT — Mais vous lui avez demandé quelque chose ?
Séverine Raimond — Rien du tout.
A quel moment vous lui avez demandé ? Dans la plaine ?
A aucun moment.
A Enghien, au mois de juin ?
Non ! Rien du tout.
Et à l’entraînement ?
Je ne lui ai encore jamais rien demandé.
Quopeck est un cheval neuf, qui n’a encore pour ainsi pas couru, au sens où il n’a jamais eu à montrer de quoi il était capable. Ainsi, le rêve est infini. On essaie de ne pas dire à quoi on pense, surtout devant le box. Séverine Raimond n’est même pas très au courant de sa prochaine course. On sait vaguement qu’il en a une dans huit jours, le Prix de Lorient, pour 5 ans n’ayant pas gagné 110 000 €. Avec cette victoire, il arrive tout juste à 108 000 €. Du sur mesure, en somme.
« Si on la court, annonce sa driveuse, je le laisse derrière et je ne fais que les derniers 1000 mètres. » Commencerait-elle à vouloir demander quelque chose à son cheval ? Une seule question, en fait : « Jusqu’où es-tu capable d’aller ? » Et qui nous dit qu’elle le tutoie ?

Article paru dans le Journal du Trot le 18 février 2009

Le propriétaire de Quopeck arrive trop tard

C’était peut-être le pire des temps, hier après-midi à Vincennes, un froid de neige mouillée, et un vent qui avait balayé les chalands hors des écuries. A dix kilomètres de là, sur l’autoroute, une vraie pagaille, et au milieu des embouteillages : Serge Montalan, le co-propriétaire éleveur de Quopeck (Goetmals Wood).
Peut-on imaginer l’énervement, l’angoisse, le désespoir d’un coincé sur la bretelle d’autoroute alors que son cheval se rend au départ de la troisième course à Vincennes ? C’est atroce. Son cheval est favori, mais il refuse désormais de croire en ses chances : il ne sera pas à l’heure sur le champ de courses et voit ça comme un signe : « Je le savais. C’est un jour sans. Il sera daille (DAI). C’est sûr. » C’est ce qu’il dit à tout le monde, dans la voiture, au téléphone… et c’est ce à quoi, au fond de lui, il ne veut pas croire.
Il sort de l’autoroute au moment où la course part. Il arrive sur le parking de l’hippodrome quand les chevaux sont dans la montée. Il ne sait pas que Quopeck est en tête depuis le départ, et qu’il survole le lot. Il ne le verra jamais, en direct, se détacher dans le tournant sans que Séverine Raimond, sa driveuse, ne lui demande quoique ce soit. Serge Montalan, qui a élevé ce cheval, n’éprouvera jamais la joie inconcevable de le voir gagner, à Vincennes, par ce temps pourri, ce beau Prix de Bouscat, comme à la parade. Il n’entendra jamais la rumeur que son cheval a soulevé dans les tribunes, une rumeur faite de modulations incrédules, car c’est une sacrée impression que vient de laisser le fils de Cendrilla du Pont (Vallauris du Pont).
La rumeur dit que les propriétaires en ont refusé un bon prix à M. Séché. No comment. La rumeur ne dit pas que la mère de Quopeck a fait gagner onze courses à Séverine Raimond, du temps où elle était amateur. C’est donc une affaire de famille, et il faut plus que beaucoup d’argent pour acheter une affaire de famille.
Serge Montalan sort enfin de sa voiture, il traverse le parking et court vers l’entrée des propriétaires. Il doit encore montrer sa carte, car il n’est pas très connu, ici. Et le temps passe, les secondes. Quand il traverse le hall des balances, il comprend ce qui vient de se passer : le numéro de son cheval est affiché, les images repassent sur les écrans. Il arrive sur le gravier, tout est désert. De la pluie, du vent. Trop tard pour la photo du vainqueur, le propriétaire-éleveur ne sera pas dessus. Il faut dire qu’on l’a prise en catimini, tellement il faisait froid.
Ancien apprenti chez Henri Gleizes, Serge Montalan a renoncé aux courses à cause du poids. Mais son amour du cheval ne l’a pas lâché. Turfiste par son père, licencié par son patron, c’est au cours d’un repas de famille qu’on décide d’acheter une pouliche avec les indemnités de licenciement. Jean-Yves Rayon leur vend Cendrilla du Pont qui passe d’abord à l’entraînement chez Gilles Lefèvbre et se retrouve ensuite confiée à Marc Barreteau, le compagnon de Séverine Raimond. Séverine Raimond drive en amateur, elle remportera onze courses avec Cendrilla du Pont, qui, après avoir engrangé 100 000 euros, devient poulinière, et donne le jour à L’Espérance (Podosis), que la famille garde et confie à l’entraînement à Marc Barreteau, puis à Séverine Raimond, quand celle-ci obtient sa licence. L’espérance gagne à Vincennes avec Philippe Masschaele et prend 118 000 euros avant d’entrer au haras. Après Poggiano ( Buvetier d’Aunou), qui a émigré dans le midi et pris déjà 100 000 euros, c’est au tour de Quopeck d’honorer sa mère. « C’est moi qui lui ai trouvé son nom », s’enorgueillit Séverine Raimond. Mais quand on lui demande pourquoi, pas de réponse précise, c’était comme une évidence : ce poulain-là allait en rapporter plus d’un.
« Il était très fautif, raconte Séverine Raimond, il s’assagit, mais il m’a encore fait deux changements de jambe. Il ne soufflait pas en arrivant. Je ne lui ai rien demandé, il gagne facile. »
En réalité, Quopeck a toujours remporté ses courses très facilement, que ce soit à Enghien le 23 février 2008 (avec 20 mètres d’avance) ou le 24 juin suivant à Laval (de sept ou huit longueurs). Il a perdu un bon nombre de courses sur des fautes. C’est un malheur qui peut s’avérer un avantage précieux pour le reste de sa carrière.

Goetmals Wood a été choisi à un moment où il n’était pas encore la vedette qu’il est aujourd’hui. Son prix était abordable, confie l’éleveur. Il est modeste, car Cendrilla du Pont n’a eu droit qu’à de beaux sires (Viking’s Way, Podosis, Buvetier d’Aunou…). « Maintenant, si Goetmals Wood fait aussi des mâles de cet acabit, murmurait-on dans les tribunes après la victoire de Quopeck, où va-t-on ? » Le prochain produit de Cendrilla du Pont sera par Oyonnax (In Love With You), à naître dans une huitaine de jours. Pour la suite, Séverine Raimond ne semble pas très enthousiaste à l’idée de faire encore saillir une poulinière qui commence à vieillir (19 ans) et à laquelle elle tient. On hésite dans le clan de Quopeck. Ce qui est sûr, c’est que tous les roubles que ce râblé cheval va encore, à n’en pas douter, engranger, ils retourneront dans les courses. On sent trop de passion et de bonheur autour de ce tout neuf et très prometteur cinq ans pour en douter.

Article paru dans le Journal du Trot le 2 Février 2009

Emmanuel de Rohan-Chabot

L’homme qui brisa le monopole

Héritier d’une des grandes familles de l’aristocratie française, Emmanuel de Rohan Chabot, 43 ans, a créé « Zeturf » en 2004, le premier site Internet de paris sur les courses hippiques en France, en concurrence directe avec le PMU dont il brave le monopole. Pour lancer des paris sur Internet il exile sa société à Malt, et devient alors la bête noire des sociétés de courses. Dans la bataille juridico financière qui l’oppose au PMU, Emmanuel de Rohan Chabot peut compter sur l’appui la commission de Bruxelles, désireuse d’aligner la France sur la législation européenne. Le 24 septembre, Eric Woerth, le ministre du budget, déclarait qu’il n’était « pas hostile à une ouverture du monopole sur les paris sportifs ». Deux semaines plus tard, Paul Essartial, au nom des professionnels des courses, menaçait « d’aller à Bruxelles avec mille chevaux » pour obtenir le maintient du monopole. Une révolution est en marche dans le monde des courses ; en attendant de savoir ce qu’il en sortira, Christophe Donner a rencontré celui par qui l’ancien régime des courses est en train de vaciller.

 Pour inviter à déjeuner Emmanuel de Rohan Chabot, j’ai réservé une table au Petit Riche. Il arrive avec quarante-cinq secondes de retard et commande une salade de lentilles. Il a cette élégance aristocratique qui consiste à n’avoir l’air de rien. Pourtant, si je me souviens bien, la branche aînée des Rohan s’est éteinte dans les Chabot par le mariage de Marguerite, duchesse de Rohan et fille de Henri II, avec Henri Chabot, fait duc de Rohan par Louis XIV. Si ma mémoire est bonne, un siècle plus tard, le fameux chevalier de Rohan, lieutenant général des armées, rival amoureux de Voltaire, fit bastonner et embastiller l’écrivain avant d’épouser Marie Scholastique Howard, fille du comte de Stafford. Deux siècles plus tard, Emmanuel de Rohan Chabot monte le premier site Internet concurrent du PMU, attaquant ainsi directement l’institution que ses ancêtres ont contribué à fonder.
Entre deux gorgées de vouvray tranquille, je me demande si c’est un renégat, un rénovateur, un voyou ou un justicier ?
On passe en revue ses souvenirs d’enfance, les chevaux, les études chez les jésuites, la fac de Dauphine pas loin de l’hippodrome d’Auteuil…
-Sorti de là avec ma maîtrise de gestion et mon diplôme de Sciences-po, je fais mon service militaire. Je rêvais d’entrer dans la cavalerie, mais j’étais trop mal placé pour prétendre à autre chose que l’Infanterie. Du coup je me suis dit, autant partir dans la Marine. Je n’avais jamais mis les pieds sur un bateau, je suis tellement malade qu’on m’a recasé dans un ministère. J’ai un tampon infamant sur mon dossier militaire : ISAM (Interdit de service à la mer). Pour un officier de Marine, c’est gênant. J’ai découvert la bureaucratie militaire. L’usine à gaz. Pour quelqu’un comme moi, issue d’une famille où les hommes ont tous été militaires, et pas des moindres, c’était quand même un effondrement. Bref, au lieu de rempiler, je suis entré dans un cabinet d’audit. J’ai géré un fonds d’investissement pour une banque parisienne. Je continuais d’aller aux courses en dilettante. Mon frère s’était acheté un ou deux chevaux, donc j’allais regarder courir les chevaux de mon frère. Et puis la grande époque d’Internet est arrivée. 1998-2000, on avait alors l’impression qu’il suffisait de monter n’importe quoi et de mettre WWW devant et on se précipitaient pour vous couvrir d’or. En parlant avec mon frère nous nous sommes rendu compte qu’il n’existait rien pour les courses sur Internet. On a donc créé un site d’informations, Zeturf, et je suis entré en contact avec les sociétés de courses. Elles voyaient alors d’un assez bon œil des gens comme nous qui allions donner de l’information sur le Net, et par là même présenter un visage un peu plus moderne des courses. Nous sommes allés voir des publicitaires pour leur demander s’ils voulaient nous acheter des espaces. Ils nous ont tout de suite refroidis : « Les turfistes n’iront jamais sur Internet. » A l’époque on gardait des conversations avec le PMU. Je leur disais : Voilà, vous avez les détaillants physiques, les bar-tabacs PMU de France qui attirent les gens par une forme de convivialité, etcetera, pourquoi est-ce que vous n’auriez pas des détaillants sur Internet qui attireraient les gens par une autre forme de convivialité que sont des forums, les chats ? Au lieu de vendre de la limonade au bar, nous donnons à vos clients de l’information. Rémunérez-nous sur le volume d’enjeu qu’on vous apporte de la même manière que vous rémunérez vos détaillants. » J’ai une belle lettre de M. Bélinguier disant « Oui, très bien bravo, continuez… »
-Et rien ?
-Ils m’ont baladé, de six mois en six mois, en me disant « On n’est pas prêt, ça va venir ». Mais rien. Pendant ce temps, je payais des journalistes, des photographes pour alimenter mon site. J’ai tenu bon parce que je savais que ça menait quelque part : « Il y aura un jour du pari sur Internet ». En attendant, il fallait essayer de rentabiliser autrement ce site Zeturf. On a donc trouvé un certain nombre de clients à qui on revendait nos informations. On a fabriqué les pages hippiques de certains journaux. Cela nous maintenait à peine la tête hors de l’eau. Les actionnaires ont été d’une grande générosité.
-Mais ils ont fini par en avoir assez de payer ?
-Il s’est passé deux choses. Il y a eu un premier arrêt de la Cour européenne de Justice qui, de fait, condamne le monopole d’Etat sur les paris. Un premier site Internet s’est aussitôt créé pour prendre des paris sur les courses françaises, des gens qui s’appelaient Mister Bookmaker, à l’époque. Qui nous ont acheté de la publicité. Là, nous avons eu pour la première fois un compte d’exploitation positif. Au même moment, j’ai été contacté par des investisseurs maltais et autrichiens, qui m’ont dit « C’est le début de la fin pour le monopole des jeux en Europe. Malte va rentrer dans la Communauté européenne en janvier 2004. On aimerait bien vous racheter Zeturf. » Je ne me suis pas précipité, puisque, grâce à Mister Bookmaker, j’avais un compte d’exploitation qui tenait la route. Le problème, c’est que le PMU a commencé à avoir une attitude très agressive envers nous. Sans doute a-t-il compris que le monopole avait du plomb dans l’aile et qu’il devait étouffer dans l’œuf toute tentative de concurrence. Le PMU a donc ouvert son site avec prise de paris et nous a fait passer du papier bleu nous disant Vous arrêtez de faire de la publicité pour des preneurs de paris étrangers, sinon on va vous attaquer. J’ai fait le sourd pendant quinze jours et j’ai dit « Bon, très bien, j’arrête de faire de la publicité pour Mister Bookmaker, ça sera une preuve de bonne volonté, mais j’en profite pour leur rappeler un certain nombre de promesses qu’ils m’avaient faites ». Ma lettre est restée sans réponse. Alors au bout d’un moment je me suis dit Ça suffit. Je ne vais pas passer ma vie à faire la guéguerre avec le PMU. J’ai donc vendu le site à ce groupe d’investisseurs maltais et autrichiens qui m’ont proposé de travailler pour eux.
-Un des arguments des sociétés de courses françaises c’est que Zeturf et les preneurs de paris sur Internet seraient des entreprises de blanchiment d’argent.
-C’est absurde. Sur Internet, toutes les transactions ont lieu par carte bancaire, les comptes sont nominatifs, nous sommes dans l’impossibilité matérielle de dissimuler quoique ce soit. A moins de considérer Malte comme un Etat voyou, je ne vois pas au nom de quoi on se permet d’émettre ces soupçons très désobligeants pour un pays membre de la communauté européenne. Et puis soyons sérieux : Francis Le Belge ne s’est pas fait descendre dans les locaux de Zeturf, mais en sortant d’un PMU parisien.
-Dans l’éventualité d’une légalisation de Zeturf et dans la mesure où il reverserait au système une part de ses bénéfices dans les mêmes proportions que le PMU, comme vous le souhaitez, Zeturf serait-il encore rentable ?
-Oui. Ce qui m’amuse ce n’est pas de détruire le PMU, c’est au contraire de créer un PMU à l’échelle mondiale : faire jouer ensemble les Chinois, les Américains et les Français sur des courses anglaises ou d’Afrique du Sud.
-Devenir la filiale Internet du PMU ?
-En tout cas un partenaire de la filière hippique à part entière. Quand on a donc lancé les prises de paris le 17 juin 2005, le jour de la Grande Course de Haies de Printemps, j’ai envoyé une lettre très aimable à MM. Rothschild et Bellaigue en disant « Voilà, je suis prêt à travailler avec vous quand vous voulez. » La réponse est venue sous la forme d’une convocation devant le Tribunal de Grande Instance de Paris en référé le 4 juillet 2005 à quatre heures de l’après-midi. Convocation qui a été délivrée à Malte le même 4 juillet à deux heures de l’après-midi. Donc matériellement impossible pour moi de m’y rendre. Je pensais que l’audience serait renvoyée, ce qui n’a pas été le cas. Nous avons été condamnés. J’ai alors fait passer des messages disant : « Faites attention, si vous vous obstinez à ne pas vouloir négocier l’ouverture du monopole des jeux sur Internet, c’est tout le système qui risque d’être menacé par l’arrivée sauvage des bookmakers, et là, plus personne ne pourra contrôler quoi que ce soit. »
-Vous pensez que les courses françaises sont menacées ?
-Il y a des signes inquiétants : les courses françaises n’attirent plus de spectateurs sur les champs de courses. Quand on voit la foule qui se précipite sur les champs de courses en Angleterre, on peut se poser des questions. J’étais l’autre jour à Goodwood (Sussex), où nous sponsorisons un certain nombre de courses. Les Richmond à qui appartient la propriété ont gardé le plus bel endroit pour construire l’hippodrome, en haut d’une colline, face à la mer. C’est fabuleux. On rêve que les courses françaises soient comme ça.
-Vous sponsorisez des courses à Goodwood ?
-Aujourd’hui, nous prenons des paris sur les courses anglaises, nous allons avoir dans les jours qui viennent la vidéo en direct des courses anglaises sur le site Zeturf, en contrepartie de quoi nous reversons 4,5% des enjeux au système, comme nous voudrions le faire en France. Nous reversons à Goodwood plus que les bookmakers, qui ne reversent qu’un ou deux pourcents. Ce qui n’est pas assez. Ce qui est amusant, c’est nous sommes en masse commune avec le Tote (voir encadré) qui est lui-même en masse commune avec le PMU sur certaines courses anglaises. Ce qui fait que Zeturf se retrouve parfois en masse commune avec le PMU. Cela fait partie des ironies de l’affaire.
-Revenons un peu en arrière. Vous êtes condamné en référé le 4 juillet 2005 à faire disparaître le site Zeturf sous peine d’une astreinte de 15 000 euros par jour…
-Nous faisons appel de ce jugement, et nous déposons une plainte contre la France devant la commission de Bruxelles. C’est cette plainte qui est à l’origine du processus actuel. En janvier 2006, nous sommes condamné en appel : l’astreinte n’est plus de 15 000 euros mais de 50 000 euros par jour ! Ça m’a fait froid dans le dos. Une telle condamnation, ce n’est jamais agréable. Mais bon, les choses étant lancées, nous nous sommes pourvus en Cassation. Heureusement pour nous, en janvier 2007, la Cour d’Appel de Malte décrète que le jugement français n’est pas applicable à Malte parce que les parties ne sont pas de nature civile équivalente. Pendant ce temps, la commission européenne avait commencé à bouger à la suite de notre plainte et avait envoyé une première lettre à la France en avril 2007 disant : « Attention, vous être en train de contrevenir de manière flagrante aux articles 49 et 50 du traité de Rome concernant la libre circulation des services. » Cette première mise en demeure était assez souple, elle disait en substance à la France : « Ne nous obligez pas à vous poursuivre, trouvez un système dans lequel vous parviendrez à défendre votre spécificité mais qui sera compatible avec une libre circulation ». En d’autres termes : Zeturf ne demande qu’une chose, c’est de participer au fonctionnement des institutions telles qu’elles sont, acceptez-le. La France a continué de refuser tout débat, toute négociation. Arc-boutées sur le monopole des jeux, certaines de son bon droit, et quelque peu agressive en mon endroit, les sociétés de courses font réactiver une procédure pénale qui datait de 2005. Ainsi, je suis convoqué par les renseignements généraux, tel jour telle heure, pour une « affaire me concernant ». Je m’y suis rendu, évidemment. Les policiers spécialisés dans les courses et jeux sont des gens intelligents et charmants, ils connaissent bien le système. Ils se sont tout de suite rendu compte que je n’étais pas un voyou mais que j’avais une interprétation différente de la loi. L’ambiance s’est détendue, et j’ai donc pu répondre à leurs questions de manière très courtoise. J’ai été mis en examen et j’ai dû payer 200 000 euros de caution pour sortir. Heureusement, le 26 juin 2007, Bruxelles adresse à la France un « avis motivé » très dur à l’égard des sociétés de courses. En résumé, Bruxelles exige un changement complet d’attitude à l’égard de la concurrence. Pour enfoncer un peu plus le clou, trois semaines plus tard, la Cour de Cassation française rend un arrêt qui dit clairement que la Cour d’Appel s’est trompée en condamnant Zeturf. De facto, cet arrêt remet en question le monopole sur les jeux, maintenu depuis plus d’un siècle par les sociétés de courses.
-La Justice française et européenne vous ont donc donné raison sur toute la ligne.
-En fait, même le gouvernement français vient de nous donner raison puisque M. Eric Woerth, ministre du Budget, déclare le 29 septembre que « le gouvernement n’est pas hostile à une ouverture du monopole sur les paris sportifs ».
-Ça sent la fin de partie. Quelle morale tirez-vous de cette aventure ?
D’abord c’est loin d’être terminé. Mais la morale, c’est qu’il faut drôlement aimer les courses pour supporter tout ça. Et ça me rappelle ce que mon grand-père nous racontait souvent : Il avait pris deux paires de claques de son père, aux courses toutes les deux aux courses, en 1914 et en 1919. En 14, mon grand-père avait six ans. C’était le dernier dimanche de juin, à Longchamp, le jour du Prix du Président de la République, il était dans la tribune du Jockey-Club avec son père. Arrive le Président de la République, on joue la Marseillaise, il se lève, il prend une paire de claques : Assieds-toi ! Les Rohan-Chabot ne se lèvent pas pour la Marseillaise. Passent quatre ans de guerre où il ne voit pas son père qui est sur le front, et le dernier dimanche de juin 1919, les voilà de nouveau à Longchamp pour le Prix du Président de la République. Le président arrive. On joue la Marseillaise. En se souvenant de la paire de claques qu’il avait reçue cinq ans plus tôt, mon grand-père qui avait donc 11 ans, reste assis. Et c’est là que son père qui sortait de cinq années de tranchées lui file une paire de claque :Lève-toi !
Les temps changent, et on est toujours là, dans les tribunes d’Auteuil, comme s’il y avait une loi plus forte que tout, celle des chevaux qui courent et qu’on veut voir gagner. La loi du sport, peut-être.

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