Archive pour la catégorie ‘- Le Seuil’

Giton

giton
C’était un dimanche à cinq heures de l’après-midi, quelqu’un m’avait donné rendez-vous et n’était pas venu. Je marchais d’une façon irrésistible. Le jardin du Luxembourg était désert. L’angoisse cosmique du dimanche après-midi avait anéanti les chiens et les hommes, même les abeilles s’enfonçaient. C’est alors que je l’ai vu sortir des pissotières, tel le faon sortant des taillis. Il boutonnait sa braguette d’arlequin. Il a fait le tour de la pelouse et on s’est rencontrés un peu plus loin, dans les allées scientifiques du jardin, là où toutes les fleurs portent un nom. J’ai vingt ans, dit-il comme à la douane.
Le Seuil 1990 - Collection : CADRE ROUGE

Les sentiments

les-sentiments
D’amour, dit le père en sortant de la Bible. Je suis un homme d’amour, j’ai compris, c’est une épreuve. Il faut aimer Guillaume malgré ses lèvres. Il ouvre sa poitrine, grand et viril. J’en aurai la force, dit-il, il renifle l’horizon radieux, les sommets lumineux, il avale l’avenir et hop ! il bloque l’air dans ses poumons. Apnée. Il monte à l’étage, couloir porte, il entre dans la chambre, bloqué, bouffi, cramoisi d’amour, il avance vers le berceau, les yeux écarquillés à la façon des aveugles débutants. C’est ce soir ou jamais. Ce qu’il va faire demande autant de force que de prendre le bébé et le fracasser au sol. Il avance la main, ses doigts douloureux s’étirent vers la bouche de Guillaume. Il l’effleure ça y est, il effleure les lèvres qui ont la fraîcheur, l’humidité d’une plaie. Il se penche, il approche son visage très près, il va baiser les lèvres de Guillaume. Il va.
Le Seuil 1990 - Collection : CADRE ROUGE